Le déclin du jeu et l’augmentation des troubles mentaux chez les enfants (par Peter Gray)

Les enfants sont plus anxieux et déprimés que jamais et il y a une raison.


Ceci est la traduction de l’ article de Peter Gray « The Decline of Play and Rise in Children’s Mental Disorders – There’s a reason kids are more anxious and depressed than ever » publié sur Psychology Today le 26 janvier 2010.  Vous le trouverez  ici. Peter Gray est chercheur en psychologie comparative et évolutionniste du développement et de l’éducation. Il concentre ses recherches actuelles sur les modes naturels d’apprentissage des enfants et l’importance du jeu tout au long de la vie.

L’article

Source Oko Laa/ shutterstock

Les taux d’anxiété et de dépression parmi les jeunes en Amérique sont en augmentation constante depuis ces 50 à 70 dernières années. Aujourd’hui, selon au moins certaines estimations, il y a cinq à huit fois plus de lycéens et d’étudiants qui répondent au critères de diagnostic de dépression majeure et/ou de troubles anxieux qu’il y a un demi-siècle ou plus. L’augmentation de ces troubles psychologiques n’est pas le résultat d’un changement de critères de diagnostic ; elle persiste même lorsque les mesures et les critères restent constants.

La preuve la plus récente de cette forte augmentation de dépression, d’anxiété et d’autres troubles mentaux chez les jeunes, par rapport aux générations précédentes, est apportée par l’étude qui vient de sortir dirigée par Jean Twenge à l’université de l’État de San-diego. Twenge and ses collègues ont profité du fait que le Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI), un questionnaire utilisé pour évaluer un certain nombre de troubles mentaux, a été soumis à de larges échantillons d’étudiants dans tous les Etats-unis depuis aussi loin que 1938, et que le MMPI-A (la version utilisée pour des adolescents plus jeunes) a été soumis à des lycéens depuis aussi loin que 1951. Ces résultats sont cohérents avec d’autres études, utilisant différents indicateurs qui indiquent aussi ces augmentations spectaculaires des taux de dépressions et d’anxiété _ chez les enfants, les adolescents et les jeunes adultes_ ces cinquante dernières années et plus.

Nous aimerions voir l’histoire comme un progrès, mais si nous mesurons le progrès en nous basant sur la santé mentale et le niveau de bonheur des jeunes, alors depuis au moins les années cinquante, nous régressons.

La question a laquelle je voudrais répondre ici est celle du pourquoi.

L’augmentation des troubles psychologiques semblent n’avoir rien à voir avec les dangers réels et les incertitudes du monde extérieur. Ces changements ne sont pas corrélés aux cycles économiques, aux guerres ou à n’importe quel autre événement dont on dit qu’il affecte le niveau de santé mentale des enfants. Les taux de dépression et d’anxiété chez les enfants et les adolescents on été bien plus faibles durant la grande dépression, la seconde guerre mondiale, la guerre froide ou la période agitée des années 60 et du début des années 70 que maintenant. Ces changements semblent avoir bien plus à faire avec la façon dont les jeunes gens voient le monde qu’avec le monde tel qu’il est réellement.

Les jeunes gens ont de moins en moins l’impression d’avoir le contrôle sur leur propre destinée.

Une chose que l’on sait à propos de l’anxiété et de la dépression est qu’elles sont significativement corrélées à l’impression qu’ont les gens d’avoir le contrôle ou de manquer de contrôle sur leur propre vie. Les gens qui croient qu’ils ont en main leur destin ont moins de probabilité de devenir anxieux ou déprimés que ceux qui croient qu’ils sont victimes des circonstances échappant à leur contrôle. On serait tenté de croire que ce sentiment d’avoir le contrôle de sa vie aurait augmenté ces dernières décennies. De véritables progrès ont eu lieu concernant notre capacité à prévenir et guérir les maladies, les anciens préjugés qui limitaient les opportunités des personnes en raison de leur race, de leur genre ou de leur orientation sexuelle ont diminué, et les personnes sont en moyenne en meilleure santé par rapport aux décennies passées. Pourtant, les données montrent que la croyance des jeunes dans le contrôle de leur propre destinée a largement diminué ces dernières décennies.

Le sentiment de contrôle est mesuré à l’aide d’un questionnaire, développé par Julien Rotter à la fin des années 50, appelé l’échelle du locus de contrôle Interne-Externe. Ce questionnaire est composé de 23 paires d’affirmations. Au sein de chaque paire une affirmation représente la croyance dans le locus interne de contrôle (contrôle par la personne) et l’autre représente la croyance dans le locus externe de contrôle (contrôle par les circonstances extérieures à la personne). La personne qui répond au test doit décider quel affirmation de chaque paire est la plus vraie. Par exemple, l’une des paire est la suivante :

  • (a) J’ai constaté que ce qui doit arriver arrivera

  • (b) M’en remettre au destin n’a jamais aussi bien marché pour moi que de prendre la décision de poursuivre une ligne de conduite bien définie.

Dans ce cas, le choix (a) représente un locus Externe de contrôle et le choix (b) représente un locus Interne de contrôle.

De nombreuses études menées au fil des ans ont montré que les gens qui se situent à l’extrémité de l’échelle de Rotter du côté « Interne» s’en sortent mieux dans la vie que ceux qui se trouvent à l’extrémité du côté « Externe ».[2] Ils ont plus de probabilité d’avoir un bon travail qu’ils aiment, de prendre soin de leur santé et de jouer un rôle actif dans leurs communautés et il ont bien moins de chance de devenir anxieux, ou déprimés.

Dans une étude publiée il y a quelques années, Twenge et ses collègues ont analysé les résultats de nombreuses études antérieures utilisant l’échelle de Rotter sur de jeune gens sur la période de 1960 à 2002. [3] Ils ont découvert que sur cette période, les score moyens ont basculé de manière spectaculaire – aussi bien chez les enfants de 9 à 14 ans que chez les étudiants- du côté Interne vers le côté Externe de l’échelle. En fait, cette bascule est si importante que la moyenne des jeunes gens en 2002 se retrouvait plus loin du côté Externe que 80 % des jeunes gens en 1960.

L’Externalité sur l’échelle de Rotter a augmenté de manière  linéaire sur ces 42 ans de la même façon que les taux de dépression et d’anxiété.

[Correction: les données de Locus de contrôle utilisées par Twenge et ses collègues pour les enfants de 9 à 14 ans proviennent de l’échelle de Nowicki – tricklanddata développée par Bonnie Strickland et Steve Nowicki,  et non pas de l’échelle de Rotter. Cette échelle est similaire à celle de Rotter mais modifiée pour son utilisation chez les enfants.]

Il est raisonnable de suggérer que l’augmentation de l’Externalité (et le déclin de l’Internalité) a une relation de cause à effet avec l’augmentation des taux d’anxiété et de dépression. Quand les gens pensent qu’ils n’ont que peu ou pas de contrôle sur leur destinée, il deviennent anxieux : » quelque-chose de terrible peut m’arriver à n’importe qu’elle moment et je pourrai rien y faire. Quand l’anxiété et le sentiment d’impuissance deviennent trop grands, les gens dépriment. « Ça ne sert à rien d’essayer, je vais échouer ».

Basculement des objectifs intrinsèques vers des objectifs extrinsèques

La théorie de Twenge est que l’augmentation des taux d’anxiété et de dépression à travers les générations est liée à un basculement des objectifs intrinsèques vers des objectifs extrinsèques. [1] Les objectifs intrinsèques ont à voir avec notre propre développement comme personne_ par exemple devenir compétent dans ce que l’on choisit d’entreprendre ou développer une conception de la vie qui ait du sens. D’un autre côté, les objectifs extrinsèques ont à voir avec les récompenses matérielles et le jugement des autres. Ils comprennent l’objectif d’un haut revenu, d’un statut social élevé et d’une belle apparence physique.

Twenge cite des preuves qui montrent que les jeunes gens aujourd’hui sont en moyenne plus orientés vers des objectifs extrinsèques et moins orientés vers des objectifs intrinsèques qu’ils ne l’étaient dans le passé. Par exemple, un sondage annuel mené sur des élèves de troisième montre que la plupart des élèves aujourd’hui considèrent que « bien gagner sa vie » est plus important pour eux que de « développer une conception de la vie qui ait du sens » _ l’inverse était vrai dans les années 60 et 70. [4]

Ce basculement vers des objectifs extrinsèques pourrait bien être lié au basculement vers le locus Externe de contrôle. Nous avons bien moins de pouvoir personnel sur la réussite d’objectifs extrinsèques qu’intrinsèques. Je peux, sans aucun doute, au travers d’efforts personnels, améliorer mes compétences mais ça ne me garantit pas de devenir riche. Je peux, au travers de pratiques spirituelles ou d’une quête philosophique, choisir ma propre vision du sens dans la vie, mais ça ne me garantit pas que les gens me trouve plus séduisant ou me comblent d’éloges. Dans la mesure où la satisfaction que je ressens provient de ma progression vers des objectifs internes, je peux contrôler mon bien-être émotionnel. Dans la mesure où ma satisfaction provient du jugement des autres et de leurs récompenses, j’ai bien moins de contrôle sur mon état émotionnel.

Twenge suggère que ce basculement des objectifs intrinsèques vers des objectifs extrinsèques représente une bascule générale vers la culture du matérialisme, transmise par la télévision et les autres médias. Les jeunes sont exposés depuis la naissance à des publicités et d’autres messages qui insinuent que le bonheur dépend d’une belle apparence physique, de la popularité et des biens matériels. Mon sentiment est que Twenge a au moins partiellement raison mais j’avance une autre cause que je pense être encore plus importante et fondamentale : mon hypothèse est que ces augmentations, au fil des générations, de l’Externalité, des objectifs externes, de l’anxiété et de la dépression sont toutes largement dues au déclin, sur cette même période, des opportunités de jeu libre et à l’augmentation de la durée et du poids de l’école.

Comment le déclin du jeu libre pourrait avoir causé une diminution du sentiment de contrôle et des objectifs intrinsèques ainsi qu’une augmentation de l’anxiété et de la dépression.

Comme je l’ai déjà montré _ et comme d’autres l’on montré dans de récents livres à succès [5]_ la liberté des enfants de jouer et d’explorer seuls, sans la supervision directe des adultes et sans leurs instructions, a grandement diminué ces dernières décennies. Le jeu libre et l’exploration sont, historiquement, les moyens par lesquels les enfants apprennent à résoudre leurs propres problèmes, contrôler leur propre vie, développer leurs propres intérêts et devenir compétents dans la poursuite de leurs propres intérêts. C’est le thème de mes nombreux posts précédents. (voir, par exemple, la série de posts sur « la valeur du jeu ».) En fait, le jeu, par définition, est une activité contrôlée et dirigée par les joueurs ; et le jeu,  par définition, est dirigé vers des objectifs internes plutôt qu’externes.

En privant les enfants d’opportunités de jouer seul, loin de la surveillance des adultes et de leur contrôle, nous les privons d’opportunités d’apprendre à prendre le contrôle de leur propre vie. Nous pouvons penser que nous les protégeons, mais en fait, nous diminuons leur joie et leur sentiment de contrôle et nous les empêchons de découvrir et d’explorer les activités qu’ils aimeraient le plus et nous augmentons la probabilité qu’ils souffrent d’anxiété, de dépressions et d’autres troubles.

Comment le système scolaire coercitif prive les jeunes du sentiment de contrôle, comment il les dirige vers des objectifs externes et favorise l’anxiété et la dépression.

Durant ce même demi-siècle où le jeu libre a décliné, l’école et les activités extra-scolaires (comme les cours particuliers ou les sports dirigés par les adultes) ont pris de plus en plus de place. Les enfants aujourd’hui passent plus d’heures par jour, plus de jours par an, et plus d’années dans leur vie à l’école que jamais auparavant.

De plus en plus d’importance est donnée aux tests et ce, comme jamais auparavant. En dehors de l’école, les enfants passent plus de temps que jamais dans des structures où ils sont dirigés, protégés, nourris, classés, jugés et récompensés par les adultes. Dans toutes ses structures, les adultes ont le contrôle, pas les enfants.

A l’école, les enfants apprennent rapidement que leur choix d’activité et que leur jugement sur leur propre compétence ne comptent pas ; ce qui compte, ce sont les choix des professeurs et leurs jugements. Les professeurs ne sont pas entièrement prévisibles. Tu peux travailler dur et quand-même avoir une mauvaise note car tu n’as pas deviné exactement ce que le professeur voulait que tu étudies ou parce que tu n’a pas deviné correctement quelles questions ils ou elles allaient poser. Le but dans une classe, et dans la grande majorité des têtes des élèves, n’est pas les compétences mais les bonnes notes.

Si on leur donnait le choix entre réellement apprendre sur un sujet et obtenir un 20/20, la grande majorité des élèves choisirait sans hésitation la deuxième proposition. Ce n’est pas la faute des étudiants, c’est notre faute. C’est comme ça que nous avons conçu le système. Notre système de tests et d’évaluations permanents à l’école, qui s’est intensifié d’année en année, est un système qui, clairement, substitue les récompenses et les objectifs intrinsèques par des récompenses et des objectifs extrinsèques. Il est quasiment conçu pour produire de l’anxiété et de la dépression. [6]

L’école est aussi un endroit où les enfants ne peuvent que très peu choisir qui ils fréquentent. Ils sont rassemblés dans des espaces remplis d’enfants qu’ils n’ont pas choisis et il doivent passer une grande partie de leur journée d’école dans ces espaces. Quand ils jouent librement, les enfants qui se sentent harcelés ou persécutés peuvent quitter cette situation et trouver un autre groupe qui leur convienne mieux ; à l’école, ils ne peuvent pas. Que les harceleurs soient d’autres étudiants ou des professeurs (ce qui est bien trop courant), l’enfant, n’a généralement pas le choix que de se retrouver face à ces personnes jour après jour.

Les résultats sont parfois désastreux.

Il y a quelques années, Mihaly Csikszentmihalyi et Jeremy Hunter ont conduit une étude sur le bonheur à l’école publique des enfants de la 6ème jusqu’à la terminale. Chacun des 828 participants, venant de 33 écoles différentes dans 12 communautés différentes à travers le pays, ont porté un montre spéciale pendant une semaine, programmée pour émettre un signal de manière aléatoire entre 7H30 et 10H30 du matin. Chaque fois qu’ils recevaient ce signal, les participants devaient remplir un questionnaire et indiquer où ils étaient, ce qu’ils faisaient et combien ils étaient heureux ou malheureux à cet instant.

Les niveaux les plus faibles de bonheur et de loin (surprise, surprise) advenaient lorsque les enfants étaient à l’école, et les niveaux les plus élevés lorsqu’ils étaient à l’extérieur de l’école, discutant ou jouant avec leurs amis. Le temps passé avec les parents tombait au milieu. Le bonheur moyen augmentait le week-end et s’effondrait dès la fin d’après midi le dimanche puis tout au long de la soirée, dans l’anticipation de la semaine d’école à venir.

En tant que société, nous sommes arrivés à la conclusion que les enfants doivent passer des durées de plus en plus longues dans des structures où ils ont le moins envie d’être. Le coût de cette croyance, mesuré par le bonheur et la santé mental des enfants, est énorme.

Il est temps de repenser l’éducation.

Alternative

Quiconque regarderait avec honnêteté l’expérience des étudiants des écoles démocratiques basées sur le modèle Sudbury et des unschoolers_ où la liberté, le jeu, et l’exploration auto-dirigée prédominent_ sait qu’il existe une alternative. Nous n’avons pas besoin de rendre dingues les enfants pour les éduquer. Si on leur offre de la liberté et des opportunités, sans les contraindre, les jeunes s’éduquent eux-mêmes. Ils le font avec joie, et de cette façon, ils développent des valeurs intrinsèques, le maîtrise de soi et leur bien-être émotionnel. C’est le principal message de cette série entière d’essais sur ce blog. Il est temps pour notre société de regarder la vérité en face.

Traduction Fabienne Seguin avec l’accord de l’auteur.

Pour en savoir plus, le livre Libre pour Apprendre de Peter Gray est disponible chez Actes Sud.

Vous trouverez la présentation que j’en ai fait ici. Bonne lecture!

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Notes

[1] Twenge, J., et al., (2010). Birth cohort increases in psychopathology among young Americans, 1938-2007: A cross-temporal meta-analysis of the MMPI. In press, Clinical Psychology Review 30, 145-154.
[2] For references, see Twenge et al. (2004).
[3] Twenge, J. et al. (2004). Its beyond my control: A cross-temporal meta-analysis of increasing externality in locus of control, 1960-2002. Personality and Social Psychology Review, 8, 308-319.[4] Pryor, J. H., et al. (2007). The American freshman: Forty-year trends, 1966-2006. Los Angeles: Higher Education Research Institute.
[5] Examples of such books are Hara Estroff Marano’s A Nation of Wimps and Lenore Skenazy’s Free Range Kids.
[6] Consistent with this claim is evidence that the more academically competitive the school, the greater is the incidence of student depression. Herman, K. C., et al. (2009). Childhood depression: Rethinking the role of school. Psychology in the Schools, 46, 433-446.
[7] Csikszentmihalyi, M., & Hunter, J. (2003). Happiness in everyday life: The uses of experience sampling. Journal of Happiness Studies, 4, 185-199.

 

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