Les enfants apprennent à lire par eux-mêmes par Peter Gray

Comment les enfants apprennent à lire : récits de Unschooleurs

Ceci est la traduction de l’article de Peter Gray « Children Teach Themselves to Read. The unschoolers’ account of how children learn to read » publié sur Psychology Today le 26 janvier 2010. Peter Gray est chercheur en psychologie comparative et évolutionniste du développement et de l’éducation. Il concentre ses recherches actuelles sur les modes naturels d’apprentissage des enfants et l’importance du jeu tout au long de la vie.

Dans cet article, pour des raisons de fluidité et parce qu’il n’existe pas, à ma connaissance, de traduction Française de « Unschooler », le terme a été traduit par «Unschooleur». Les Unschooleurs sont des enfants qui pratiquent le « Unschooling* » c’est à dire qu’il ne vont pas à l’école et ne font pas non plus l’école à la maison.

L’article

Dans notre culture, on tient généralement pour acquis que l’on doit enseigner la lecture aux enfants. De très nombreuses études cherchent à établir de manière scientifique la meilleure méthode pour y parvenir. Dans le rayon « Éducation » de n’importe quelle bibliothèque universitaire, vous trouverez des rangées et des rangées de livres et de nombreux journaux qui se consacrent uniquement au sujet de l’enseignement de la lecture. Dans le monde de l’éducation, un vif débat fait rage depuis des décennies entre les tenants de la méthode syllabique et ceux de la méthode globale. De nombreuses études comparant ces deux méthodes d’enseignement entre elles ont été menées, avec pour cobayes des enfants de maternelles et de CP. Les défenseurs de la méthode syllabique disent que leur méthode l’a remporté dans ces expérimentations et les défenseurs de la méthode globale disent que les expérimentations étaient truquées.

Ce que démontrent les écoles conventionnelles, c’est que la lecture ne vient pas facilement aux enfants. D’énormes quantités d’heures et d’efforts sont dédiés à l’enseignement de la lecture dès la maternelle et tout au long du primaire. De plus, les enseignants encouragent les parents de jeunes enfants à leur apprendre à lire à la maison pour les préparer aux méthodes de l’école ou pour y suppléer. De nombreuses entreprises se sont développées autour de la création et du marketing de matériel didactique. Il existe une quantité infinie de logiciels interactifs, de vidéos, et de méthodes de lecture spécifiquement conçues_scientifiquement d’après leurs promoteurs_ pour enseigner les syllabes et un nombre croissants de mots aux lecteurs débutants.

J’ai récemment lu un article de deux spécialistes des sciences cognitives qui affirmaient que la prochaine évolution dans l’enseignement de la lecture serait l’enseignement individualisé. D’après ces auteurs, les méthodes modernes d’imageries cérébrales seront utilisées pour déterminer le profil unique d’apprentissage de chaque enfant et fournir des logiciels destinés à apprendre à lire à chacun en fonction de ses besoins uniques et de sa manière d’apprendre. Ces auteurs et leurs collègues travaillent, effectivement, à l’élaboration de tels systèmes. Je trouve ça absurde. Les besoins uniques de chaque enfant qui affectent la façon dont ils apprennent à lire ne résident pas uniquement dans une différence de câblage cérébral, mais varient de jours en jours et d’instant en instant en fonction des expériences spécifiques de l’enfant, de ses désirs et de ses lubies qui dépendent de l’enfant lui-même. Je commencerai à croire ce que ces chercheurs avancent quand j’aurai eu la preuve que l’imagerie cérébrale peut-être utilisée, à l’avance, pour prédire les rêveries.

A l’extrême opposé de toute cette frénésie concernant l’enseignement de la lecture se situe le point de vue des personnes impliquées dans le mouvement du Unschooling et des écoles non-scolaires de type Sudbury qui affirment que la lecture n’a absolument pas besoin d’être enseignée. Tant que les enfants grandissent dans une société alphabétisée, entourés de gens qui lisent, ils apprendront à lire. Il pourront peut-être poser des questions en cours de route et recevoir quelques indications de la part de ceux qui savent déjà lire, mais ils prendront l’initiative de tout et orchestreront eux-mêmes tout le processus. Il s’agit bien d’un apprentissage individualisé mais d’un apprentissage qui ne nécessite ni imagerie cérébrale ni spécialistes des sciences cognitives et cet apprentissage ne demande que peu d’effort de la part de quiconque hormis de l’enfant qui est train d’apprendre. Chaque enfant connaît exactement son mode d’apprentissages, chaque enfant sait exactement ce pour quoi il est prêt, et il apprendra à lire d’une façon qui lui est propre, selon son propre emploi du temps.

Il y a 21 ans, deux de mes étudiants ont mené une étude sur la façon dont les élèves apprennent à lire à la Sudbury Valley School, une école où les élèves sont libres de faire ce qu’ils veulent toute la journée (voir mon essai sur la Sudbury Valley). [2] Ils ont identifié 16 élèves qui avaient appris à lire depuis leur entrée dans cette école et qui n’avaient reçu aucun enseignement systématique de la lecture et ils ont interrogé ces élèves, leurs parents et le personnel de l’école pour essayer de comprendre quand, pourquoi, et comment chacun d’entre eux avait appris à lire.

Ce qu’ils ont trouvé défie toute tentative de généralisation. L’âge auquel les enfants ont réellement commencé à lire est très variable_ de 4 ans pour le plus précoce à 14 ans pour le plus tardif. Certains élèves ont appris très rapidement, passant d’un analphabétisme apparemment total à une lecture fluide en l’espace de quelques semaines ; d’autres ont appris beaucoup plus lentement. Une petite partie d’entre eux ont appris à lire de manière consciente, en travaillant de manière systématique sur les sons et en demandant de l’aide le long du processus. D’autres ont juste « capté ». Un jour, ils ont réalisé qu’ils savaient lire mais sans n’avoir aucune idée de comment ils avaient appris. Il n’y avait aucun lien systématique entre l’âge auquel les enfants avaient appris à lire et leur degré d’engagement dans la lecture au moment de l’enquête. Certains des lecteurs les plus voraces avaient appris à lire tôt et d’autres tard.

Mon fils qui est membre du personnel de la Sudbury Valley me dit que cette étude est maintenant dépassée. Son sentiment est qu’aujourd’hui, la plupart des élèves de la Sudbury Valley apprennent à lire plus tôt et avec encore moins d’efforts conscients qu’avant parce qu’ils sont immergés dans une culture où les gens communiquent régulièrement par écrit_dans les jeux vidéos, avec les e-mails, Facebook, les textos et autres. Le langage écrit n’est pas fondamentalement différent du langage oral donc la machinerie biologique que possède tout être humain pour capter le langage oral est plus ou moins automatiquement utilisé quand on apprend à lire, écrire ou taper sur un clavier. J’adorerais étudier ce sujet d’une manière ou d’une autre, je n’ai juste pas encore trouvé comment le faire sans être intrusif.

Il y a quelques semaines, (voir l’article du 6 janvier 2010), j’ai invité les lecteurs de mon blog qui sont impliqués dans le unschooling ou dans des écoles de type Sudbury à m’envoyer des récits d’apprentissage de la lecture sans enseignement formel. 18 personnes_la plupart d’entre elles se présentant comme des parents d’unschooleurs_m’ont gentillement partagé leurs histoires. Chaque histoire est unique. De la même manière que mes étudiants l’ont découvert dans leur étude à la Sudbury Valley, les enfants unschooleurs ne semblent pas suivre de modèle défini dans leur apprentissage de la lecture.

En listant et en organisant les principaux points relevés dans chaque histoire, j’en ai cependant extrait ce qui semble être 7 principes qui offrent une compréhension générale du processus d’apprentissage de la lecture sans scolarisation. J’ai choisi d’organiser ce qui émerge de cette tentative autour de ces principes et de les illustrer par des citations extraites des récits que j’ai reçus.

Certaines des personnes qui m’ont fait parvenir leurs récits m’ont demandé de n’utiliser que leurs prénoms et de ne pas citer les prénoms de leurs enfants ; c’est donc ce que je ferai tout au long de cet article.

Les 7 principes d’ apprentissage de la lecture chez les enfants non-scolarisés

1. Chez les enfants non-scolarisés, il n’existe pas de période critique ou d’ âge idéal pour apprendre à lire

Il est très important, pour les enfants des écoles conventionnelles, d’apprendre à lire en temps et en heure, selon l’emploi du temps imposé par l’école. Si vous prenez du retard, vous serez incapable de suivre le reste du programme et vous serez étiqueté « en échec », ou vu comme quelqu’un qui devrait redoublé ou encore comme quelqu’un qui a une sorte de handicap mental. Dans les écoles conventionnelles, apprendre à lire est la clef d’entrée dans les autres apprentissages. D’abord vous « apprenez à lire », ensuite vous « lisez pour apprendre ». Si vous ne savez pas lire, alors vous ne pouvez pas apprendre grand chose du reste du programme parce que la plupart du programme est présenté à l’écrit. Il existe même des preuves que l’échec dans l’apprentissage de la lecture présage de mauvais comportements dans les écoles conventionnelles. Une étude longitudinale conduite en Finlande montre que des difficultés de lecture à la maternelle prédisent des difficultés de lecture plus tard à l’école primaire ainsi que des troubles du comportements ultérieurs, ce qui signifie, en gros, mal se conduire.[3]

Mais l’histoire est complètement différente pour les enfants non-scolarisés. Ils pourront apprendre à lire n’importe quand, sans conséquences négatives apparentes. Les récits que m’ont fait parvenir les lecteur de ce blog comptent 21 cas distincts d’apprentissage de la lecture pour lesquels était mentionné l’âge des premières véritables lectures (lire et comprendre un extrait de roman). 2 de ces enfants ont appris à lire à l’âge de 4 ans, 7 à l’âge de 5 ou 6 ans, 6 à l’âge de 7 ou 8 ans, 5 à l’âge de 9 ou 10 ans et 1 à l’âge de 11 ans.

Même au sein d’une même famille, les différents enfants ont appris à lire à un âge assez différent. Diane a écrit que sa première fille a appris à lire à 5 ans et que sa seconde fille a appris à lire à 9 ans ; Lisa W. a écrit que l’un de ses fils a appris à 4 ans et l’autre à 7 ans, et Béatrice a écrit que l’une de ces filles a appris avant ses 5 ans et l’autre à 8 ans.

Aucun de ces enfants n’a de difficulté à lire aujourd’hui. Beatrice rapporte que sa fille qui n’a pas lu avant l’âge de 8 ans est maintenant âgée de 14 ans et « lit des centaines de livres par an », « a écrit un roman » et « a remporté de nombreux prix de poésie ». Apparemment, apprendre à lire tard n’est pas contradictoire avec de bonnes compétences littéraires. Cette petite fille a montré cependant d’autres signes de précocité littéraire bien avant d’avoir appris à lire. D’après Beatrice, à l’âge de 15 mois, elle pouvait réciter par cœur tous les poèmes du livre de la mère l’oie ( Complete Mother Goose NdT). [Note: voir l’excellent blog de Beatrice Ekwa Ekoko http://radiofreeschool.blogspot.com/.]

Le message qui revient le plus souvent dans ces récits d’apprentissage de la lecture est que, parce que les enfants n’ont pas été forcés ou amadoués pour lire contre leur volonté, ils ont gardé un bon rapport à la lecture et à l’apprentissage en général. L’exemple qui suit sera peut-être plus clair. Jenny qui a écrit au sujet de sa fille de maintenant 15 ans qui n’a pas appris à lire avant l’âge de 11 ans : « la meilleure chose qui soit ressortie du fait de l’avoir autorisée à lire à son propre rythme et de sa propre initiative est qu’elle a été maître de son expérience, et en étant maître de cette expérience, elle en est venu à réaliser que si elle avait été capable de ça, elle pourrait apprendre n’importe quoi. Nous ne lui avons jamais mis la pression pour qu’elle apprennent quoi que ce soit et grâce à ça, ses capacités d’apprentissage sont restées intactes. Elle est brillante et curieuse et elle s’intéresse au monde autour d’elle. »

2. Les enfants motivés peuvent passer d’une apparente incapacité à lire à une lecture fluide très rapidement

Dans certains cas, les progrès des enfants non-scolarisés passant d’une incapacité à lire à une lecture fluide sont fulgurants. Par exemple, Lisa W. écrit : « notre deuxième enfant, qui est visuel, n’a pas appris à lire avant ses 7 ans. Pendant des années, il se débrouillait pour comprendre ce dont il avait besoin à partir d’indices visuels, et s’il était coincé, il demandait à son frère de lire pour lui. Je me souviens du jour où il a commencé à lire. Il avait demandé à son grand frère de lire quelque-chose pour lui sur l’ordinateur et son frère a répondu : « j’ai mieux à faire que de te faire la lecture toute la journée » et il s’en alla. En quelque-jours (je souligne), il lisait plutôt bien.

Diane a écrit : « Ma première fille ne savait pas lire quand elle a eu ses 5 ans en mars mais avant la fin de l’année, elle a su lire couramment, sans pause, ni hésitation. » Kate a écrit que son fils, à l’âge de 9 ans, a appris à lire par lui même en à peine un mois. Durant cette période, il a délibérément travaillé la lecture, seul, il a progressé, et ce lecteur hésitant qui avait du mal à lire s’est mis à lire de manière fluide, bien mieux que ce qu’une école conventionnelle aurait considéré comme étant de son « niveau scolaire ».

De tels paliers de progression des capacités visibles de lecture pourraient apparaître, au moins en partie, car les étapes précédentes, moins visibles, n’ont pas été remarquées par les observateurs ni même par les enfants. Karen attribue la survenue rapide de la lecture qu’elle observa chez son fils à une soudaine montée de confiance en lui. Elle a écrit : «  cet été, mon fils [maintenant âgé de 7 ans] qui cachait ces capacités (à lire tout court) s’est mis à lire des chapitres entiers de livres. En un été ! Maintenant, six mois plus tard, il a suffisamment confiance dans ses capacités de lecture que régulièrement, je me lève le matin en le trouvant en train de lire à haute voix à sa sœur. Il nous propose même de lire pour nous, à son père et à moi. Ça aurait été impensable il y a un an quand il nous cachait son niveau de lecture du fait de sa gêne et de son manque de confiance. Je suis si heureuse que nous ne l’ayons pas poussé !»

3. Pousser les enfants à lire peut être contre-productif

Trois des personnes qui m’ont envoyé leur récit ont écrit qu’à un certain moment, elles ont essayé d’apprendre à lire à leur enfant non-lecteur et que cette tentative a apparemment eu des conséquences négatives. Voici ce qu’elles ont dit.

Holli a écrit que, quand son fils avait à peu près 3 ans et demi, elle a commencé à essayer de lui apprendre à lire. « je trouve que les Bob Books (méthode de lecture aux Etats-unis, NdT) sont bêtement répétitifs et idiots mais j’en ai trouvé qui était à peu près engageants et je lui en ai fait faire… Il n’était vraiment pas encore prêt, je pense, à lire véritablement, et qu’il ait été prêt ou non, il m’en voulait de lui faire faire quelque chose qu’il n’avait pas envie de faire, alors il résistait. Assez rapidement, j’ai réalisé que, malgré les progrès qu’il faisait en lecture, je lui faisais plus de mal que de bien, car à cause de moi, il détestait lire. J’ai immédiatement arrêté tout enseignement formel de la lecture, et je me suis juste remise à lui faire la lecture chaque fois qu’il me le demandait. » A peu près deux ans plus tard, Holli finit par remarquer que son fils s’était mis secrètement à regarder des livres tout seul et finalement à lire, tout en dissimulant son intérêts et ses tentatives de manière à ne pas se sentir sous pression.

Beatrice a écrit, en parlant de sa fille qui a appris à lire à l’âge de 8 ans : « Moi aussi, je suis coupable d’avoir essayé de la faire lire quand elle avait 6 ans, inquiète que les enfants à l’école acquièrent cette compétence car je ne voulais pas qu’elle soit en retard. Après une quinzaine de jours à insister pour qu’elle lise et tienne un cahier dans lequel elle devait écrire tout ce que je lui dictait, elle m’a dit sur un ton catégorique ‘laisse moi tranquille’, qu’elle n’allait pas suivre mes plans et qu’elle apprendrait à lire quand elle serait prête et pas avant. »

Et Kate, une maman de unschooleur au Royaume-Uni, a écrit, concernant sa tentative d’apprendre à lire à son fils : « vers ses 9 ans, il résistait au leçons d’anglais et lire était devenu une bataille récurrente. Il résistait, trouvait cela ennuyeux et était distrait, donc finalement, j’ai lâché mon formatage scolaire et tenté une nouvelle politique de lâché-prise. Je lui ai dit que je ne le ferais plus jamais lire et que je ne lui suggérerais même plus. Moins d’un mois plus tard, il est allé calmement dans sa chambre et a appris à lire par lui-même… J’avais passé quatre ans à lui apprendre les bases (alors qu’il n’était pas intéressé), mais je suis persuadée maintenant, qu’il aurait pu les apprendre en quelques semaines. »

4. Les enfants apprennent à lire lorsqu’ils en ont besoin pour atteindre un objectif important

Je me souviens d’une vieille histoire drôle que j’ai entendue il y a plusieurs dizaines d’années à propos d’un enfant de 5 ans qui n’avait toujours pas prononcé un seul mot. Puis, un jour, à table, il dit : « cette soupe est froide ». Sa mère, tombant pratiquement à la renverse dit : « mon fils, tu sais parler ! Pourquoi n’as tu jamais rien dit avant ? « et bien » dit le garçon « jusque là, la soupe a toujours été chaude. »

Cette histoire est complètement surréaliste concernant l’apprentissage de la parole, c’est pour cela que nous comprenons que c’est une blague. Les enfants apprennent à parler qu’ils aient ou non vraiment besoin de parler pour qu’on réponde à leurs besoins ; ils sont programmés génétiquement pour cela. Mais cette histoire, quelque peu modifiée, pourrait s’appliquer assez raisonnablement à l’apprentissage de la lecture. Les enfants semblent apprendre à lire, par eux-même, quand ils y voient une bonne raison. Beaucoup de récits qui m’ont été envoyés semblent illustrer cette idée. Voici quelques exemples :

Amanda a écrit, concernant sa fille qui fréquente une école de type « Sudbury » : « elle disait systématiquement aux gens qu’elle ne savait pas lire jusqu’à ce qu’elle fassent des brownies en novembre dernier [à l’âge de 7 ans]. Elle nous a demandé à son père et à moi de lui préparer ses brownies préférés, mais ni l’un ni l’autre n’en avions envie. Un peu plus tard, elle est arrivée en courant dans la pièce et m’a demandé si je pouvais allumer le four pour elle et lui trouver un plat de 9×11 (elle a dit « 9 ix 11 » au lieu de « 9 par 11 »). Je suis allée lui prendre un plat et j’ai allumé le four. Plus tard, elle s’est précipitée pour me demander de mettre les brownies dans le four. Puis elle a dit « Maman, je crois que je sais lire maintenant ». Elle m’a apporté quelques livres puis elle s’est mise à lire à haute voix jusqu’à ce qu’elle me dise  « je sens que les brownies sont cuits, tu voudrais bien me les sortir du four maintenant ? » Aujourd’hui elle dit au gens qu’elle sait lire et qu’elle a appris toute seule.

Idzie, une unschooleuse de 19 ans mais une blogueuse merveilleusement éduquée, m’a envoyé un lien vers un texte de son blog qui relate ses souvenirs d’apprentissage de la lecture. Voici un extrait de ce qu’elle a écrit: « quand j’avais à peu près 8 ou 9 ans, ma mère nous lisait à voix haute, à ma sœur et à moi, le premier tome d’Harry Potter. Mais, bon, elle avait aussi autre chose à faire que de nous faire la lecture, et si elle lisait trop longtemps, sa voix s’enrouait. Donc, assez frustrée du temps que ça prenait, et voulant vraiment connaître la suite, je l’ai pris et j’ai commencé à lire. »

Marie, une maman unschooleuse, a écrit à propos de son fils, maintenant âgé de 7 ans : « Il a trouvé la motivation pour devenir un meilleur lecteur en faisant du théâtre. Monter des « spectacles » l’a toujours passionné mais il est maintenant assez âgé pour avoir de réelles expériences de la scène. Il a compris que la lecture faisait partie intégrante de cette activité qu’il adore et ça lui a donné une très bonne raison de grandir et devenir un meilleur lecteur.

Jenny a écrit que sa fille qui n’a pas commencé à lire de livre avant l’âge de 11 ans était capable d’étancher sa soif de récits en se faisant lire des histoires, en regardant des films ou en empruntant des livres enregistrés sur CD ou cassette à la bibliothèque. Elle s’est finalement mise à lire car c’était la seule façon pour elle de poursuivre sa passion pour les jeux vidéos, comme par exemple ToonTown, ou pour les mangas ; elle avait besoin de lire car personne ne pouvait le faire pour elle.

5. La lecture, comme beaucoup d’autres compétences, relève d’un apprentissage social en interaction avec les autres

Les observations réalisées à la Sudbury Valley School et dans d’autres écoles de ce type, indiquent que beaucoup d’enfants apprennent à lire en jouant dans des groupes d’âges mélangés. Les non-lecteurs et les lecteurs jouent ensemble à des jeux, y compris des jeux vidéos, qui utilisent le langage écrit. Afin de poursuivre le jeu, les lecteurs lisent pour ceux qui ne savent pas lire et les non-lecteurs captent des mots.

Vincent Lopez, un membre du personnel de la Diablo Valley School, une école de type Sudbury, m’a envoyé un exemple sympa d’apprentissage en groupe d’âges mélangés : « dans la salle d’art, ils fabriquent des pancartes pour imiter une émission de télé qui vient juste de commencer. Une émission de télé-réalité très médiatique qui est, selon moi, stupide, sans valeurs morales, une véritable foire d’empoigne ; je leur ai déjà dit. A leur manière, ils intègrent le futur à venir, … mais je digresse. La perle qui réside dans cette tranche de vie, c’est qu’un enfant de 5 ans est en train d’essayer de déchiffrer les pancartes avec l’aide de ces pairs de tous âges. Les élèves apprennent parce qu’ils veulent comprendre les blagues, progresser pour rattraper leur pairs autour d’eux.

Quasiment toutes les histoires en provenance de foyers de unschooleurs comprennent un exemple de lecture partagée. L’une de celle que je préfère est celle de Diane, qui a noté que sa fille, qui a appris à lire à l’âge de 5 ans, s’est intéressé à la lecture grâce au rituel de lecture de la bible de la famille. Avant de savoir lire, elle a insisté pour prendre son tour « et, elle inventait juste des mots quand c’était son tour !».

D’autres m’ont cité des jeux en famille qui font appel à l’écrit ou des séances de télévision en famille durant lesquels les programmes ou les sous-titres étaient lus aux non-lecteurs. Avec le temps, les non-lecteurs ont eu de moins en moins besoin d’aide ; ils ont commencé à reconnaître et lire de plus en plus de mots par eux-mêmes. Les exemples les plus cités de lecture partagée sont ceux dans lesquels les parents ou les frères et sœurs lisent des histoires aux enfants qui ne savent pas lire, souvent lors du rituel du coucher. Les non-lecteurs observent les mots et les images, et quelques fois, lisent certains mots ; ou bien ils mémorisent les livres qu’on leur a lu de nombreuses fois et ensuite il font semblant de lire en prêtant réellement attention à certains mots. Progressivement, ils passent d’une lecture feinte à une lecture réelle.

Dans de précédents essais, j’ai fait référence à Lev Vygotsky, un éminent psychologue du développement, dont l’idée principale est que les enfants acquièrent de nouvelles compétences, d’abord socialement, en interaction avec d’autres plus compétents, et puis plus tard, ils commencent à utiliser leurs nouvelles compétences seuls, pour eux-mêmes. Ce principe général semble fonctionner dans le cas de la lecture.

6. Certains enfants s’intéressent à l’écriture avant la lecture et ils apprennent à lire à mesure qu’ils apprennent à écrire

Au moins 7 des personnes qui mon envoyé leurs histoires m’ont dit que leur enfant s’est intéressé à l’écriture à la main ou au clavier, avant même ou en même temps qu’à la lecture. Voici quatre exemples :

Marie m’a écrit à propos de son fils, maintenant âgé de 7 ans : «C’est un artiste et il passe des heures à dessiner, particulièrement des histoires et des choses qu’il invente. Donc naturellement, il a voulu faire « parler » ses images à l’aide de légendes, titres, instructions et citations… Il y a eu beaucoup de « Maman ? Comment ça s’écrit Superchien veut rentrer à la maison ? »  Je lui épelais la phrase et cinq minutes plus tard « Maman, comment ça s’écrit Superchien voit sa maison ? » Ce petit garçon a appris à lire, au moins en partie, en lisant les phrases qu’il avait lui-même écrites.

Beatrice m’a raconté une histoire similaires à propos de sa plus jeune fille qui a appris à lire avant l’âge de 5 ans. « Elle a appris à lire car elle avait envie de s’exprimer à l’écrit. Dès qu’elle a su tenir un crayon, que ce soit pour écrire un poème, une chanson ou inventer une publicité, elle a eu besoin que je lui épelle les mots : « comment ça s’écrit Castor, comment ça s’écrit suggère ? »

Lisa R. a écrit à propos de son fils, qui est actuellement en plein apprentissages de la lecture : «ses compétences en lecture dépendent des efforts qu’il fait pour écrire… Il a écrit des petits messages et des titres d’histoires en écrivant de manière phonétique. De temps en temps, il me demande comment écrire un mot pour un message ou un livre. A force de répétition, il se souvient maintenant de quelques-uns de ces mots.

Lisa W. a écrit : « notre aîné a appris à lire à ses quatre ans comme un produit dérivé de ses tentatives de trouver des jeux en ligne sur l’ordinateur. Il ouvrait le navigateur et me demandait d’épeler  jeux, gratuits puis en ligne ». Et tout d’un coup, il savait lire.

7. Il n’existe pas de trajectoire prévisible par laquelle passerait un enfant qui apprend à lire

Au cas où vous termineriez cette lecture en pensant que moi-même ou les gens qui y ont contribué avec leurs histoires vous auraient appris quelque-chose d’utile sur comment « enseigner » ou « aider » votre enfant à lire, je vous assure que ce n’est pas vrai. Chaque enfant est unique. Votre enfant doit vous dire comment vous pouvez l’aider, ou ne pas l’aider. Je n’en ai aucune idée et les soit-disant experts de l’apprentissage de la lecture non plus. Mon seul conseil est : ne forcez pas ; écoutez votre enfant, répondez de manière appropriée aux questions de votre enfant, mais n’en faites pas trop en expliquant à votre enfant plus qu’il ou elle ne veut savoir. Si vous en faites trop, votre enfant va apprendre à ne plus vous poser de questions.

Un certain nombre de ceux qui m’ont écrit ont exprimé leur surprise quant à l’enchaînement qu’a suivi leur enfant pour apprendre à lire. Certains ont appris à lire des mots plutôt exotiques qui n’apparaissent jamais dans les livres de premières lecture, bien avant de savoir lire des mots plus simple. D’autres, comme je l’ai dit, ont appris à écrire avant de savoir lire. D’autres ont eu l’air d’apprendre rapidement puis se sont arrêtés pendant deux ans pour ensuite progresser d’avantage. Nous les adultes, nous pouvons prendre plaisir à observer tout ce processus tant que nous gardons en tête qu’il n’est pas de notre responsabilité de le modifier. Nous sommes juste des observateurs et quelques-fois des outils qu’utilisent nos enfant pour arriver à leurs propres fins.

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Je tiens à remercier les personnes qui ont si gentiment pris de leur temps pour écrire leurs histoires et me les envoyer. J’espère que nombre d’entre vous qui venez juste de lire cet essai vont ajouter leurs propres histoires dans les commentaires ci-dessous (sur l’article original, NdT). Il est grand temps pour nous de créer un véritable recueil de toutes les façons dont les enfants non-scolarisés apprennent à lire, un recueil qui contraste avec ces rangées de livre sur l’enseignement de la lecture que l’on trouve dans le rayon éducation de toutes les librairies universitaires.

Finalement, je ne résiste pas à clore cet essai par une petite histoire, celle de mon fils apprenant à lire. Il a été un lecteur très précoce, et il nous en a montré des signes lorsqu’il avait 3 ans et demi. Nous étions en train d’observer un monument aux morts dans le square d’une ville quelque part dans la Nouvelle Angleterre. Il regarda les mots écrits puis il me dit : « Pourquoi des hommes devraient se battre et mourir pour sauver un oignon ? »(Pour Union, en référence aux Etats-Unis d’Amérique NdT).

Traduit par Fabienne Seguin avec l’accord de l’auteur

*« Le Unschooling, consiste à ne pas scolariser. Les parents pratiquant le Unschooling n’envoient pas leurs enfants à l’école et il ne font pas à la maison le genre de choses que l’on fait à l’école. Plus précisément, il n’élaborent pas un programme pour leurs enfants, il ne font pas faire d’exercices à leurs enfants dans un but éducatif et il ne testent pas leurs enfant pour mesurer leurs progrès. A la place, ils laissent à leurs enfants la liberté de poursuivre leurs propres intérêts et d’apprendre, à leur manière, ce qu’il ont besoin de savoir pour poursuivre leurs intérêts. Ils peuvent, de diverses manières, mettre à disposition un environnement qui soutient les apprentissages de l’enfant. En général, les unschooleurs voit la vie et les apprentissages comme une seule et même chose. » Extrait de l’article Que deviennent les anciens Unschooleurs

Des ressources pour aller plus loin sur les apprentissages autonomes

Pour en savoir plus, le livre Libre pour Apprendre de Peter Gray est disponible chez Actes Sud.

A l’école de la vie, les apprentissages informels sous le regard des sciences de l’éducation d’Allan Thomas et Harriet Patison

L’école du troisième type de Bernard Collot

La vidéo d’André Stern qui n’est jamais allé à l’école

Le magnifique film de Clara Bellar, Être et devenir

Bibliographie

[1] D. Rose & B. Dalton (2009), Learning to read in the digital age. Mind, Brain, and Education, 3, 74-83. [2] R. M. Savio (1989), Self-initiative in the learning process; and A. DelGaudio (1989), SVS Reading Study. Unpublished senior honors theses. [3] A. Halonen et al., (2006). The role of learning to read in the development of problem behaviour: A cross-lagged longitudinal study. British Journal of Educational Psychology, 76, 517-534.

7 commentaires sur “Les enfants apprennent à lire par eux-mêmes par Peter Gray

  1. Merci , très intéressant, j’ai remarqué cela avec mon troisième enfant, très tôt intéressé et curieux de tout , il nous a souvent surpris en lisant , ce qui était écrit sur les paquets d’aliments, les panneaux indiquant le noms des villages que nous traversions, avant de savoir « lire » à la maternelle 😉 Mais alors que je croyais qu’il allait lire couramment, son entrée au cp, a freiné ce développement personnel, je m’en rends compte en vous lisant. Il a même eu des cours d’orthophonie non pas pour un dys quelconque, ou la compréhension de ce qu’il lisait , mais parce qu’il était trop lent à lire . Ma seconde fille aussi , éveillée mais,timide ayant un très bon développement en maternelle, a été jugé apte à être en classe double cp/ce1 . La pression la bloqué , elle n’arrivait pas a passé le cap du déchiffrage . , Alors que je savais qu’elle savait lire . elle aussi a eu des cours d’orthophonie un trimestre seulement pour lui faire prendre confiance en elle , et lever le blocage qu’elle avait en classe,
    Quand je lui faisait faire ses devoirs , presque systématiquement arrivait le moment où elle se mettait en mode rien ne rentre , laisse moi tranquille . Après elle a dévoré tous les livres qui lui tombaient entre les mains et continue à 24 ans 😉 Le système scolaire français a tout faux , en math, en langues étrangères 😦

    Un adulte aura t-il les même capacité a apprendre? Je pense notamment à l’anglais , l’apprendre en apprenant d’abord à le lire …

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  2. Les Unschooleurs sont des enfants qui pratiquent le « Unschooling* » c’est à dire qu’il ne vont pas à l’école et ne font pas non plus l’école à la maison.

    Je peux me tromper , mais çe n’est pas possible en France , car s’il est possible de faire l’école à la maison je ne crois pas qu’il soit permis de dé-scolarisé complètement un enfant . l’école étant obligatoire dès 6 ans et même depuis peu , 3 ans en maternelle.:-(

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    1. Bonjour et merci de votre témoignage. De nombreuses personnes pratiquent le Unschooling en France. C’est l’instruction qui est obligatoire et non l’école. Ce n’est pas parce qu’un enfant ne fait pas les choses qu’on fait habituellement à l’école, qu’il n’est pas instruit ou qu’il n’apprend pas. Au contraire, et c’est tout l’objet de ce blog (voir l’article sur les anciens unschooleurs et celui sur les apprentissages autonomes) . Maintenant, il est vrai que depuis quelques années, la législation change peu à peu dans l’objectif de contrôler les apprentissages qui ont lieu dans les familles et de limiter l’instruction en famille mais la liberté pédagogique demeure.

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